On a l'occasion à deux reprises de s'arrêter dans un village pour la nuit et ravitailler. A chaque fois, c'est une sensation extrêmement bizarre. Ce sont des agglomérats de maisons, toutes petites et qui respirent la pauvreté. On est loin des grandes et belles maisons tibétaines des bords du plateau, là où le climat est plus clément et permet de faire pousser l'orge et d'élever des yaks sur des prairies grasses et abondantes.

maison

Nous avons du mal à trouver notre place parmi les locaux. L'accueil est différent de tout ce qu'on a pu connaître jusqu'à présent. C'est une sorte d'indifférence apparente, mais on sent quand même qu'on attise la curiosité. Il faut dire que nous tombons au pic de la saison des Caterpillar Fungus, et que chaque village est en ébullition autour de ce commerce. Des hommes descendent de toutes les montagnes, leur récolte dans la besace, et dans toutes les boutiques et les rues, ça compte, ça dénombre, ça mesure, ça négocie et finalement ça échange des liasses de billets. Pas beaucoup de temps donc pour nous indiquer une chambre ou nous questionner sur la raison de notre présence. Parfois même, on sent que les épiciers préfèrent ne pas passer 10 minutes à nous étaler leurs denrées et plutôt recompter les chenilles et les brosser, ou guetter le fournisseur.

Les éleveurs, une fois leurs poches remplies de billets, s'attablent en groupes à l'unique restaurant et c'est un beau capharnaüm où il est difficile de se faire une place et de commander.

Bref, c'est une des premières fois où on se sent un peu étranger, au sens d'un certain désintéressement et d'une froideur à notre égard.
En dehors des villages, on ne croise personne, car les rares tentes de nomades sont éloignées des pistes et sentiers.

Une exception cependant. Un matin, alors qu'on finit de petit-déjeuner, trois hommes et une femme s'assoient à nos côtés. Ils vont dans la même direction que nous, chercher des champignons magiques. On marchera 2 h avec eux, l'occasion de bien comprendre le business. Les trois hommes sont Tibétains, mais viennent de Xining. Ils logent chez des "amis", dans une tente en contrebas dans la vallée. Ils sont là pour la saison des champignons, soit 40 à 50 jours. Chacun trouve 20 chenilles par jour, à 20 Yuan la chenille. Ça leur fait donc un total de près de 20 000 Yuan la saison, ce qui correspond à environ 15 000 Euros en équivalent niveau de vie français. Une fortune donc pour 1,5 mois de travail ! Ce qu'on leur dit. Oui, mais non. Ils doivent reverser la moitié à la famille qui les héberge, sans les nourrir. Ils paient donc une sorte de droit d'entrée dans la vallée. On se dit qu'avec des "amis" comme ça, on n'a plus besoin d'ennemis !

chercheurs

Ce qu'on aimerait savoir, c'est la manière dont est régulé l'accès. Si chaque vallée tenait un conseil pour déterminer le nombre de prélèvements de l'année pour ne pas appauvrir les ressources, puis faisait payer l'entrée pour contrôler le nombre de chercheurs, pourquoi pas. Mais dans la pratique, on imagine que c'est tout bénéfice pour la famille qui domine la vallée, et que si des étrangers sont trouvés la binette à la main et les poches pleines de chenilles, ça risque de chauffer pour eux. On rencontrera d'ailleurs aussi des "gardes Caterpillar Fungus" (à défaut d'être des gardes forestiers !), installés avec une barrière sur la piste d'une vallée pour la saison. On croit comprendre qu'ils vérifient l'entrée, et sont sûrement là aussi en cas de règlement de compte inopiné.

Encore une fois, ces champignons-chenilles sont une manne financière inattendue pour ces gens très pauvres, mais qui risque de ne pas avoir que des effets positifs. Le jour où la bulle financière explosera, mais que les locaux ne voudront pas revenir en arrière sur le confort acquis, que se passera-t-il ?

main