Notre hôte anglophone, le coeur sur la main, nous annonce que sa femme et ses deux enfants vivent dans la prochaine ville étape. Il nous dit avec insistance qu'on y sera le soir-même, et qu'on dormira donc à nouveau chez lui. On avait prévu de faire cette étape en deux jours ! Il y a au mois 40 km, avec 1000m de dénivelée positive, un plateau à 4650m d'altitude et surtout, on n'a pas envie de se presser. On aime ces paysages, alors autant en profiter ! On le remercie , en essayant de lui faire comprendre qu'on sera ravi de dormir chez lui, mais le lendemain soir. On se quitte là-dessus, et on entame la montée au plateau. De suite, il se met à neiger. Des petits flocons, qui nous accompagneront toute la journée. A midi, on ne peut s'arrêter, et on grignote quelques cacahouètes et autres biscuits sous le poncho tendu sous un arbre. Le froid nous gagne vite et on repart. Rien n'y personne ne vient troubler le calme de cette journée. C'est une traversée, d'une vallée à une autre, et seuls quelques nomades osent s'installer pour l'été sur ces hauteurs. Le plafond est bas, dommage car le paysage doit être sublime.

La neige nous pousse à marcher.

Que faire d'autre ? Camper ne nous attire guère car nous ne sommes pas vraiment équipés pour ces conditions, et à cette altitude, pas de bois pour faire du feu ! Et puis, on s'ennuierait trop rapidement ! La marche occupe. Même si on ne parle pas, l'esprit vagabonde et le balancier du corps rythme le temps. On ne s'ennuie jamais en marchant.

On pourrait aussi chercher une tente de nomade et demander l'hospitalité. Mais notre amour propre nous empêche de le faire.

On marche donc. En fin de journée, on croise un camion. Il nous annonce qu'il ne nous reste que 3 km jusqu'à la ville ! Incroyable, on a donc marché comme des brutes aujourd'hui ? Petite vérification au GPS, qui indique 5 km à vol d'oiseau. On a bien en tête la promesse de la chaleur de la maison de notre hôte d'hier qui nous attend pas si loin. Mais bien sur, on y va ! On ne campera donc pas ce soir sous la neige. Une fois la décision prise, on ne recule plus. On avance, se disant toujours qu'on y est presque et que s'arrêter si près du but serait idiot. Puis vient la tempête de neige. La vraie, celle qui glace le visage, gelant la mâchoire, et transforme un yak en une grosse peluche toute blanche. Cette fois-ci, plus le choix, il faut avancer ! Évidemment, le chauffeur de camion nous a dit n'importe quoi, et le point GPS est faux ! Il ne restait ni 3 ni 5 km, mais deux bonnes heures de marche. Et soudain, dans la tempête, l'antenne téléphone qui annonce la ville ! La "ville", ce n'est en fait qu'une école, un dispensaire, une boutique, et 5 maisons ! 20 âmes y survivent ! On peut penser que trouver LA maison qu'on cherche va être facile. Mais non. On toque d'abord à la mauvaise porte. Puis on se réfugie à la boutique pour demander. Personne ne nous comprend ni ne connaît Yiqi, qui tient une boutique dans la ville de l'autre côté du col et a sa femme et ses enfants qui vivent ici ! Mais pourquoi n'a-t-on pas pris une photo de lui ? On aurait pu leur montrer !

Mais notre sauveur arrive. Un moine, qui parle chinois, et n'a que faire de notre histoire. Il nous emmène de suite dans sa cabane, nous allume un feu et nous sert de la tsampa. Ça y est, la fatigue s'envole, la soirée commence. Que de gentillesse et de douceur chez ce jeune moine de 26 ans. Il s'est construit cette cabane de 15 m2, où il dort par intermittence avec sa chambre du monastère.

Cabane en planches, juste équipée d'un poêle, d'un lit et de quelques étagères, mais dans laquelle trônent un lecteur de DVD, un écran plat, deux caméras et un appareil photo numériques, ainsi qu'un téléphone portable dernier cri.

Le moine bouddhiste du Tibet ne fait pas voeu de pauvreté, on l'a remarqué à maintes reprises. Ils sont souvent très équipés en électronique, et sont loin de mourir de faim. Quand on leur demande de quoi ils vivent, on comprend qu'ils sont nourris, logés et blanchis au monastère et ont sûrement encore pas mal d'argent de poche. Les monastères vivent des dons des locaux, mais aussi de toute la communauté bouddhiste internationale. Nous ne jugerons pas du sacrifice de soi que fait un moine en renonçant à fonder une famille par exemple, mais en tout cas, il nous semble que le statut social du moine est élevé, et que sa vie semble facile et sans questionnement financier. Par ailleurs, les moines ne sont absolument pas cloîtrés au monastère. Ils vivent comme bon leur semble et profite de la vie extérieure. Même si, comme nous l'a expliqué un ex-moine revenu à la vie civile, être un bon moine c'est consacrer tout son être à la méditation, ce qui prend nécessairement énormément de temps. Les moines qu'on voit partout ne sont donc probablement pas de "bons" moines. D'ailleurs, dans la religion bouddhiste, il y a de nombreux "grades", atteints en fonction de l'avancement personnel de chacun. Plus le moine avance dans la sagesse, moins il sort du monastère car il passe de plus en plus de temps à méditer.

moine fourneau

Bref, notre moine de ce soir-là, Gaga de son petit nom, nous fait passer une bonne soirée en sa compagnie. Le lendemain matin, le réveil sonne à... 5h30 ! Mais est-il fou ? On rêvait juste d'une longue nuit de sommeil après la journée éprouvante d'hier ! On en profite pour regarder l'aube se lever sur le plateau et les sommets poudrés de neige. C'est magnifique... mais on se recoucherait bien après ! Et à nouveau le rituel feu, tsampa, thé. On ne comprend pas pourquoi il se lève si tôt. Il ne fait rien de particulier, ni prière, ni monastère. C'est sûrement une différence de culture. Nous apprécions les grasses matinées et bannissons le réveil, cet instrument de torture. Ils doivent valoriser les gens qui se lèvent tôt. On n'est pas forcement complètement accrocs à la maxime : "Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt" !

neige julie

En tout cas on décolle à 7h30, et la matinée est magnifique, sous le soleil et à la neige, sur ce plateau à 4200 m. A midi, on s'offre une sieste sous le duvet. A notre réveil, le paquet de biscuit qu'on avait laissé à côté de nous a été vidé. Ce sont nos gâteaux préférés, et dire qu'on n'en a exprès pas trop mangé pour en laisser pour le dîner ! Saleté de rongeur, à moins que ce ne soit une marmotte ou une pie voleuse ! En tout cas, on lui souhaite une bonne crise de foie ! Et nous on mangera...des cacahouètes ce soir pour le dessert !

yak paysage